Archives de catégorie : Expositions

Antoine LIGIER – Mosaica

Secret agents I met and liked

du 3 décembre 2019 au 10 janvier 2020

Vernissage en présence de l’artiste mardi 3 décembreà 18h30 
Café photo en présence de l’artiste jeudi 5 décembre à 12h 45 

Itu, India, 2009

Itu – India, 2009

” Il y a de cela fort longtemps, une amie très chère m’a offert un carnet vierge, de couleur orange vif. En première de couverture, un titre inscrit en petites capitales sans empattement : SECRET AGENTS I MET AND LIKED.”

Secret agent I met in India, 2009

“L’éclat orangé a refait surface il y a peu, à un moment où je désespérais de réussir à relever le défi de monter une exposition à la Galerie Domus avec mes images. Juste mes images…

Je me plonge alors dans mes archives (un grand mot pour un volume modeste). A l’instar de mon mentor Marc Riboud, j’aime cueillir les images au hasard d’une déambulation. La prise de vue constitue une matière première pour mon travail, pas une finalité. Je me plais à exploiter des photographies, à les travailler ou à leur tordre le cou, parfois plusieurs années après la prise de vue.

En feuilletant les planches-contact, je me remémore les rencontres : il y a beaucoup de portraits, conventionnels ou non. Je pourrais les sortir de leur drôle de mausolée et leur proposer une nouvelle demeure. Et puis je veux m’amuser, me faire plaisir avec ce projet : faire un pas de côté, tenter de nouvelles techniques de tirage artisanal, imaginer de nouvelles associations image-support.

Tirages argentiques classiques ? Oui et non. Il m’arrive régulièrement de revisiter mes images, de les transformer en petits poèmes surréalistes par superposition de plusieurs négatifs. L’univers proposé pour SECRET AGENTS I MET AND LIKED se veut déroutant. Une photographie de reportage à la frontière serbo-hongroise au cours de l’été 2015 pourra côtoyer une interprétation toute personnelle de « En attendant Godot » de Beckett…”

Antoine Ligier

Madame Arthur – Paris 2012

Théorie des Inclassables

La sélection de photographies qu’Antoine Ligier propose pour la série MOSAICA,
Secret agents I met and liked, mériterait assez bien le terme de « théorie » si l’on prête à ce mot son acception de cortège ou de défilé. Elle déploie, en effet, une succession de visages ou d’esquisses humaines, pas exactement des portraits, mais plutôt le reflet de la multiplicité des regards que le photographe porte sur les vivants et les choses. à chaque individualité de cette procession, appréciée au hasard de rencontres à travers le monde, correspond le sobriquet d’agents secrets,
c’est-à-dire d’acteurs involontaires d’un projet photographique
savamment conduit dans la réalisation d’un spectacle insolite.

En 2012, Antoine est à Paris. Il croise dans le métro un accordéoniste dont le large sourire laisse paraître le clavier d’une denture parée de deux incisives étincelantes, comme deux miroirs renvoyant une image – peut-être celle de l’auteur de la prise de vue. La même année, dans la même ville, installé dans la loge d’une Madame Arthur épuisée par ses apparitions au Divan du Monde, il saisit les étapes d’un maquillage outrancier qui accentue par des couleurs criantes l’alanguissement des traits du comédien. Cette année-là encore, il entreprend la série des Exténués dédiée aux personnes qui s’échinent au travail : des portraits réalisés en studio, selon un protocole rigoureux. Chaque acteur, homme ou femme, porte le même costume, la même chemise, la même cravate. Une même lumière éclaire les visages et les remodèle, accusant la lividité de la peau, les ombres et les rides, l’hébétude des regards. Dans chacune de ces scènes, on peut se demander quelle est la part de réalité et celle de la fiction liée au traitement photographique.

Lorsqu’Antoine choisit ses portraits de reportage, il nous intime un semblable vertige provenu d’un rêve plaqué sur la réalité. C’est le migrant Syrien à la frontière entre la Hongrie et la Serbie qui n’a que son sourire pour conquérir l’Europe. C’est en 2015, le Bosniaque éborgné par un éclat d’obus qui, par ce clin d’œil involontaire, fait signe en direction des tentatives de rapprochement de la Bosnie-Herzégovine vers l’Union Européenne. C’est l’Uruguayenne au béret basque dont la nudité se cache à peine sous une mantille et une chevelure démesurément longue.

Et le voilà en Inde, la tête en l’air, face à deux lunes : le contrejour de leur lumière donne une allure de Titan de bronze à l’ouvrier qui travaille sur un toit. Et puis en France à nouveau, ce corps nu d’une femme aux proportions canoniques, à la peau satinée invitant au toucher, au cou sans visage qui révèle son identité de mannequin. Pour ces effigies inclassables parmi les genres du portrait ou du reportage le tirage encadré est insuffisant. Le travail d’Antoine Ligier sur le support de ses images est original à bien des égards : mosaïque d’azulejos pour le portrait d’Itu, le petit indien,
composée par des tirages cyanotype sur 54 carreaux de céramique, chape de béton pour les deux sœurs uruguayennes, toile sur bois pour Les Gladiateurs – portrait de deux masques
de soudage qui se regardent en chiens de faïence.
Ces dispositifs lourds sont l’assise de ses rêves, en fait, de sa connaissance photographique du monde.

Robert Pujade

Les Exténués – Paris, 2012 (extrait)

Lucie JEAN – Polar dispersion

du 1er octobre au 26 novembre 2019

Vernissage en présence de l’artiste mardi 1er octobre à 18h30 
Café photo en présence de l’artiste mardi 5 novembre à 12h 45 

Exposition présentée En résonance avec la Biennale de Lyon

Polar dispersion #3 © Lucie Jean

Chroniques de retours en Islande
Se rapprocher du pôle. Le frôler. Entre-apercevoir ses contours.
Parcourir à nouveau le territoire d’Islande,
le retrouver au cœur de l’hiver. Alunir.
Paysage aux profils fracturés, de bosses mystérieuses,
aux couleurs déroutées, aux lumières d’impermanence.
Chercher à capter les interstices, s’y perdre,
cristalliser un détail, une aspérité, s’en décrocher.
Un regard qui s’approche s’éloigne, qui suit la mouvance
de cette surface en apparence si silencieuse, immuable.
Le calme feint.
Cette terre est une croûte sous laquelle, tout bout,
à fleur de peau.
Une écorce qui se désagrège ou s’agglutine, qui fume
ou se condense, qui explose ou se fige.
Atomisée.
Creuser, et rechercher la ville d’Heimaey*.

Lucie Jean

© Lucie Jean

* Heimaey est une petite île au sud de l’Islande qui a été en partie
recouverte par une coulée de lave lors d’une éruption en 1973.

Polar Dispersion
Photographies de Lucie Jean

La vision du Grand Nord que propose la série Polar Dispersion diffère singulièrement des recherches précédentes de Lucie Jean, celles qu’elle avait consacrées dans Quartiers d’hiver, par exemple, aux espaces de vie et à la présence humaine lors de ses multiples parcours dans ces contrées glacées.  Toutes les images photographiques de cette nouvelle approche sont des extractions du paysage islandais et se rapportent aux éléments fondamentaux de la nature. Un inventaire esthétique de la matière dans ses aspects liquides, gazeux, flamboyants ou minéraux est consigné dans des tableaux qui trouvent leur place dans une installation plus suggestive qu’une simple exposition.

Le dispositif scénographique met en évidence une forme singulière de relation entre les matières de la Terre et du ciel, notamment par le jeu de leurs couleurs : elles sont tour à tour fusionnelles sur le triptyque des flots sombres moirés par quelques rayons solaires, débordantes dans le surplomb d’un nuage en suspens dans une lumière boréale, en dialogue dans le triptyque de la montagne blanche, en interaction dans la gradation des gris pour les montagnes prises en noir et blanc. Une place particulière est accordée à un nuage immense, dont la stature rappelle le Colosse attribué par erreur à Goya : on y voit la sublimation de l’eau dans l’air, comme un présage admirable de tous les typhons, ouragans, tornades et cyclones qui menacent le monde. Ces images sont plus que des paysages, elles délivrent la quintessence de la vue paysagère qui trouve sa forme achevée quand les limites de la terre et du ciel sont mises en émoi par leur proximité.

L’absence de noms de lieux et de tout contexte social indique suffisamment que l’attention visuelle de Lucie Jean relève moins de l’observation que de la fascination. Dans des notes rédigées à propos de cette série, elle écrit : Creuser, et rechercher la ville d’Heimaey. Mission impossible puisque cette ville d’Islande a été partiellement engloutie après une éruption volcanique, mais injonction impérieuse à scruter l’invisible jusqu’à le saisir avec la photographie. On s’en rend compte avec le nuancier subtil des couleurs qu’elle attribue aux espaces interstitiels qui séparent la terre des glaciers et ceux-ci du ciel, comme pour situer la prise de vue au plus près de l’être de la nature.

Dans cette recherche fascinée, la photographe poursuit le rêve des navigateurs de l’Antiquité qui situaient l’Hyperborée à la limite de l’horizon, là où la terre et le ciel se rapprochent, et la stupeur des premiers explorateurs du Grand Nord qui parlaient des icebergs géants et bleutés comme d’irréelles citadelles. On découvre dans Polar Dispersion cette intense poésie de la nature.

Robert Pujade

Laure ABOUAF – Approche(s) Villes d’Europe

du 4 juin au 26 juillet 2019

Vernissage en présence de l’artiste mardi 4 juin à 18h30 

Géographique, physique, humaine, parfois hachée de grands pans d’ombres où se cognent des éclats de lumière, subtile toujours : voici une Europe à travers les villes dans lesquelles Laure Abouaf s’immerge au fil des années, mue par une perception intime des couleurs. Lyon, Beograd, Bratislava, Sarajevo, Budapest, Timisoara, Bucaresti, Ljubljana, Lisboa… Presque en secret, elle nous embarque, et dans un voyage tout intérieur nous suivons ses pas.

” Les signes qui permettraient d’identifier les villes d’Europe traversées par Laure Abouaf sont très rares et équivoques sitôt qu’on pense les avoir dénichés. Le nom de ces localités n’est pas indiqué sous la forme d’une légende qui nous obligerait à rechercher dans nos souvenirs de voyage ce que, de toutes façons, nous ne retrouverions pas à l’intérieur du cadre photographique. En effet, à l’opposé de la carte postale ou du reportage touristique, la série exclut de son champ de visée la couleur locale, le détail typique, la note exotique, le cadre pittoresque ou l’ambiance folklorique. Pour autant, l’absence des procédés usuels de mise en valeur de ces scènes urbaines et leur anonymat lui-même, ne les rendent pas énigmatiques. Ces lieux photographiques sont, d’une certaine façon, des lieux communs en ce sens qu’ils apparaissent similaires – et non pas semblables – à d’autres que nous rencontrons dans la vie ordinaire. Cette similarité cultivée signifie qu’ils appartiennent moins à un espace géographique précis qu’au regard de la photographe. […]

Les photographies de Laure Abouaf, bien qu’elles différent du genre du paysage urbain, et même de la photographie de rue dont l’une des caractéristiques est la présence humaine, restent fortement liées cependant à l’espace urbain qu’elles explorent de façon inaccoutumée. Elles proposent des hiérarchies visuelles qui ne correspondent pas à celles que construisent, de façon constante et triviale,
nos perceptions de la réalité. On pourrait expliquer cette différence une fois pour toutes par l’argument paresseux qui consiste à opposer la vision de l’artiste au simple phénomène de la vue, quand l’une et l’autre s’appliquent à des sujets identiques. […]

… l’espace photographique qu’elle dévoile met en question la notion même de l’espace. Nous savons que cette dernière notion a une histoire et que la perception que l’homme a du monde a considérablement varié au cours des siècles : le monde clos du Moyen-âge, découpé en espaces sacrés et profanes, diffère profondément du monde rationalisé des Lumières qui découvre un espace infini. Nul doute que, dans cette histoire, la photographie a modifié sensiblement la notion commune que nous avons de l’espace, entendu comme le milieu dans lequel se situe l’ensemble de nos perceptions.
Ainsi, en regardant ce que nous ne voyons pas, Laure Abouaf opère des coupes dans notre espace quotidien, produit des prises de vue qui, à leur manière, relèvent d’une sourde sacralisation.”


Robert Pujade

WORKSHOP “CYANOTYPES”

du 1er au 19 avril 2019
(sauf samedi et dimanche)
de 9h à 13h et de 14h à 17h

Maison du Projet
20 avenue Gaston Berger, Villeurbanne

Rencontres avec les artistes les 02/04 et 03/04 de 12h30 à 13h30.

Dans le cadre du Festival Les arts du campus
À l’initiative de Marie Noëlle TAINE,
responsable de la Mission Culture de l’Université Claude Bernard Lyon 1

Animation :
Antoine LIGIER & Noël PODEVIGNE


À l’heure du numérique, des étudiants explorent un type de photographie datant du 19e siècle, le cyanotype, et exposent leurs plus belles réalisations.



… avec :
Mattis Boldrini
Sara Cabet
Jade Chenal
Ana Cresto
Lucille Gallois
Manon Haberzettel
Martin S. Monaghan
Melvin Naudion




La production d’images est devenue exponentielle, grâce au numérique. Nous en fabriquons sans arrêt… Elles rejoignent, dans le meilleur des cas, les mémoires de nos ordinateurs, circulent sur les réseaux sociaux mais… finalement, sortent très vite de notre quotidien.

Pendant ce temps, nous gardons en mémoire la photo encadrée de tel ou tel événement, d’une personne chère…Le passage au support physique constitue véritablement un épisode majeur dans l’histoire de nos photos et dans notre rapport aux images.

Le propos de ce workshop a été d’expérimenter, de manière ludique, cette transformation, ce passage d’un geste presque banal (prendre une photo) à la création d’une image unique, réalisée par soi-même. Pour cela nous avons eu recours à une technique datant des débuts de la photographie : la cyanotypie.

En utilisant conjointement les techniques numériques actuelles (pour réaliser les négatifs) et cette pratique ancienne, nous avons ainsi parcouru à l’envers toute l’histoire des photographies ;
singulier raccourci…

Claudine DOURY – L’homme nouveau

du 5 mars au 22 avril 2019

Vernissage en présence de l’artiste mardi 5 mars à 18h30 

Café photo en présence de l’artiste jeudi 4 avril de 12h45 à 13h45
dans le cadre du Festival des Arts du Campus (JACES)

German, série L’homme nouveau, 2013 © Claudine Doury / La Galerie Particulière / Agence VU’

” J’ai jusqu’à présent beaucoup photographié les jeunes filles, convoquant à travers elles mon enfance et mon adolescence. Dans ces travaux, les rares présences masculines y faisaient toujours office de figurants. Je veux explorer maintenant l’identité masculine dans une période de transition à la fin de l’adolescence. Quand et comment le garçon devient-il homme ? Quels sont les signes de cette transformation ? En quoi est-elle différente des générations précédentes ? En questionnant l’identité masculine au passage à l’âge adulte, j’aborderai les notions de genre et d’altérité à l’entrée du XXI° siècle.

J’ai effectué ce travail à St Petersbourg où une nouvelle génération de Russes émerge. Elle est née au moment où l’Union Soviétique s’effondrait. Fils de la nouvelle classe moyenne ces jeunes Russes ont aujourd’hui vingt ans et sont aux antipodes de leurs aînés : ils viennent des quatre coins de Russie et ont choisi Saint Petersbourg comme lieu de leur nouvelle vie. En rupture de ban par rapport à une Russie empêtrée dans le poids de ses appareils, ils sont résolument modernes, tournés vers l’art et la culture, connectés avec le reste de la planète, et ils s’approprient les codes du monde en marche.

Connaissant déjà bien la Russie, je travaille sur ces jeunes hommes comme je l’avais fait avec les jeunes filles russes, dans une société en pleine évolution où les rapports au statut d’homme, à la virilité, à l’image de soi et à tous les codes du genre sont entièrement revisités. Ce nouvel « homme nouveau » qui se définit là-bas est un des témoins des mutations de notre temps et je sais pouvoir trouver des signes et des traces de ces mutations. “

Claudine Doury

Dimitri, série L’homme nouveau, 2013 © Claudine Doury / La Galerie Particulière / Agence VU’

Dominique WILDERMANN – AnnA

du 22 janvier 2018 au 25 février 2019

Vernissage en présence de l’artiste mardi 22 janvierà 18h30 

” J’ai souvent déménagé, changé de paysages, de cultures.

Pour compenser une sensation de déracinement, je me suis attachée à des objets, à première vue insignifiants, glanés au fur et à mesure de mes différents emménagements. Je les traine pour certains depuis plus de 20 ans, tels des reliques. Impossible de me résoudre à les jeter malgré l’encombrement : ils sont devenus mes repères, ils ont chacun une histoire réelle ou fantasmée à laquelle je m’accroche. Ils représentent une époque révolue, le temps qui passe irrémédiablement. Mes idées de séries photographiques sont le plus souvent déclenchées par un de ces objets ou par l’atmosphère du nouveau lieu dans lequel je pose mes valises. La série « Anna » n’a pas échappé à cette règle.

Je déménage seule dans un nouvel appartement. Un nouveau lieu pour moi et mes névroses. Malgré le vide j’ai la sensation d’une présence palpable : murs marqués par les anciens accrochages, odeur de tabac encore présente, aucun meuble à part une vieille méridienne avec les traces laissées par ses anciens propriétaires…

Pendant l’emménagement je trouve un bout de papier plié et resté coincé entre deux lattes de parquet. Ce message m’intrigue. J’enquête. La concierge m’explique qu’un couple s’était installé ici. Anna et Pierre. Mais Pierre décède accidentellement et Anna vit seule dans cet appartement pendant encore 30 ans. Alors ce bout de papier va naturellement attiser mon imagination et devient vite l’élément central d’une nouvelle histoire à mettre en images. L’appartement constitue une capsule temporelle dont il est impossible de sortir et dans laquelle j’imagine la solitude de cette femme et son errance. Je m’allonge souvent sur cette méridienne pour réfléchir et travailler. J’imagine Pierre qui disparaît après avoir laissé ce mot. J’imagine Anna dans son bain, qui ne trouvera jamais ce papier, qui ne rejoindra jamais Pierre sur cette terrasse, et le temps qui passe inéluctablement sur le corps de cette femme…

On me raconte qu’elle était peintre, mélancolique, taciturne. Ses modèles posaient toujours sur cette méridienne, et Anna s’y installait aussi très souvent en se perdant dans ses pensées. Une identification s’opère entre elle et moi. J’ai l’impression que nous nous ressemblons. Je deviens la Anna d’avant, et je réalise une série d’« autoportraits partagés » avec celle qui représente Anna telle que je l’imagine 30 ans plus tard. Métaphore de la vie, cette mise en scène est un prétexte parfait pour traiter mes sujets de prédilection : la femme, l’enfermement, la solitude, la vieillesse, la mort, le souvenir, le vide. “

Soi-même et ses doubles

À première vue, la série Anna de Dominique Wildermann évoque, dans le prolongement d’une inspiration qui remonte aux Regrets de la vieille Heaulmière de François Villon, la splendeur radieuse et l’obscure clarté des deux âges de la beauté féminine. Mais cette opposition lisible sur les corps de deux femmes relate en fait l’histoire d’un destin, celui d’Anna, l’ancienne locataire de l’appartement où réside la photographe depuis quelques années.

Lorsqu’elle prend possession de sa nouvelle habitation, Dominique Wildermann relève certains détails qui rappellent la présence de celle qui l’a précédée : une méridienne qui n’a pas été déménagée, des marques de décoloration sur les murs qui avaient dû supporter de nombreux tableaux et surtout une feuille de papier pliée, coincée sous le parquet sur laquelle il est écrit :

Anna ma chérie,
J’espère que ton bain fut bon,
viens vite nous rejoindre sur la terrasse du « toboggan », tu me manques.
Je t’aime
Pierre

Après enquête auprès du voisinage, il ressort que Pierre, l’auteur de ce petit mot d’amour, est mort accidentellement sans jamais avoir pu rejoindre Anna qui vécut seule dans cet appartement pendant trente ans. Cette révélation bouleversante provoque une lecture nouvelle des traces du passage d’Anna qui deviennent les signes d’une histoire de vie.

Se sentant étrangement proche, et peut-être pour conjurer un sort si triste enfermé dans ce lieu, Dominique Wildermann définit un projet photographique et entreprend la portraiture de cette inconnue. Tout d’abord, elle réalise des prises de vue des pièces vides montrant les empreintes laissées sur les murs par une accumulation de cadres qui enserraient tous les souvenirs de la vieille dame. Puis elle interprète elle-même le personnage d’Anna jeune en jumelant sa présence avec celle d’un modèle de trente ans son aînée.

Cette différence d’âge mesure la durée d’une solitude, d’une tranche de vie dont les deux actrices répètent les actions quotidiennes. Derrière la fenêtre, la jeune Anna jette un regard rêveur au dehors, tandis que l’autre, le visage tourmenté par l’interminable attente, tourne le sien vers l’intérieur. Elles posent l’une après l’autre allongées sur la méridienne dont Anna, qui était une artiste, se servait pour installer ses modèles ou pour se reposer. Elles fument une cigarette côte à côte, se fardent en même temps devant un miroir, se retrouvent vis-à-vis dans la baignoire et, dans chacune des scènes où elles apparaissent ensemble, il semble que le temps a figé les attitudes jusqu’à transformer cet espace de vie en un abri de répétitions.

Il n’est pas une image de cette série où le jeu d’acteurs des deux Anna apparaît forcé. Leur proximité dans les scènes du bain ou du maquillage, la ressemblance de leur pose quand elles s’allongent sur la méridienne ou celle de leurs gestes dans la scène du dénudement, leur prête un air de famille qui reflète les deux âges d’une même vie.

La série Anna est la mise en scène de ce qui aurait pu devenir une hantise pour la nouvelle occupante de cet appartement. Mais le portrait d’Anna, l’absente, exorcise toute possibilité d’envoûtement : il est fondé sur un enchainement de dédoublements : le personnage principal est incarné par un duo de figurantes et Dominique Wildermann, habitée par cette histoire, se dédouble à son tour dans une série étonnante qui devient son autofiction.

Robert PUJADE

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Manifestation associée :

à l’ Enssib  :
Nobody knows
 – Photographies de Dominique Wildermann

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http://dominique-wildermann.com

Marie BIENAIME & Sandrine LAROCHE – Le chemin effacé

du 4 décembre 2018 au 11 janvier 2019

Vernissage en présence des artistes mardi 4 décembre à 18h30 

Le chemin n’est ni le départ ni l’arrivée, il est l’entre-deux. Dans le temps ou l’espace il peut se suivre ou se quitter, on peut s’y arrêter, en voir la fin ou non. Il se parcourt, s’arpente, se choisit et se dévoile petit à petit, il se fait, se montre, se poursuit, se trouve ou se cherche. Il peut être modifié, parsemé d’obstacles, ou au contraire réserver de jolies surprises, nous étonner ou nous émerveiller…

… Les petites choses du quotidien, la valse du vent dans un champ, un arbre majestueusement chauve, la lumière entrant par la fenêtre, l’innocence de l’enfance, la beauté de la ville. C’est ce que vous propose “Le chemin effacé”, une déambulation mélancolique, un état d’esprit quelque peu introspectif, une flânerie contemplative et sensuelle. La technique cyanotypique utilisée ici ajoute encore un peu de nostalgie et d’atemporalité à cette série à quatre mains (et quatre yeux).Le monde enchanté, © Marie Bienaimé et Sandrine Laroche

Rhapsodies en Bleu

Quand le bleu envahit les ombres, la photographie n’est plus seulement une image, elle devient une surface d’imprégnation assez semblable à ces papiers bruts qui boivent plus d’encre que n’en réclame l’écriture. Les photographes qui pratiquent la cyanotypie le savent bien et font souvent déborder leurs épreuves au-delà des
limites carrées ou rectangulaires de leurs négatifs. Recourir à ce procédé, plutôt rare dans l’histoire, permet de libérer la photographie du rapport strict à la réalité qui est prétendument l’apanage du noir et blanc et de la couleur.

Sous un titre énigmatique, Le Chemin effacé, Sandrine Laroche et Marie Bienaimé exposent ensemble des extraits de leur univers photographique révisé par le cyanotype. L’atmosphère de nostalgie qui règne dans leurs images, avivée par l’impression bleue, justifierait à elle seule le rapprochement de leur regard. Mais au delà de cette tonalité chromatique, on perçoit bien vite chez l’une et l’autre photographe une intention narrative comparable qui est de parcourir le chemin qui conduit au pays de l’enfance. Tel est le chemin effacé, peu praticable mentalement – même dans le silence où se complaît l’introspection – qui trouve avec la photographie un espace manifeste.

Les oeuvres exposées nous montrent l’abord de ce parcours insolite selon les choix
photographiques propres à chaque auteure. Dans ces parcours, on découvre en premier lieu les bribes d’un monde ancien où plus personne n’habite comme la maison des grands-parents au mobilier vétuste
et au design oublié : un ciel de lampe dont l’étoffe florale est encerclée de franges, des têtes de lit capitonnées aux formes baroques ou tapissées de velours, une échelle de bois brut descendant au cellier, les craquelures d’un portrait d’ancêtre rapiécées dans une mandorle. Ces intérieurs aux murs tendus de courtines ou de tapisseries délavées sont les préambules illustrés d’histoires qui se passent à l’extérieur et qui nous invitent à voir ce qu’il était une fois….

La méthode des photographes change dès lors que se mettent en place les épisodes choisis de la vie enfantine. Marie Bienaimé procède par flashs de souvenirs. Elle saisit les enfants en situation : l’arrêt de l’image sur une petite fille sautant par-dessus les meubles d’une maison de poupée ou un grand écart en plein vol, dans une salle aux murs surdimensionnés, donne une tournure onirique à l’insouciance enfantine.
La place de l’enfant dans le monde qui l’entoure prend des proportions qui l’instaure comme maître d’un monde qu’il découvre : un plan rapproché sur la face ronde avec des yeux tout ronds du nourrisson attentif sur son lit de change, le plan plus large du gamin qui joue au bord de mer à tapoter l’eau pour contempler les cercles concentriques dont il est le centre.

Sandrine Laroche se tient à hauteur de vue des enfants, le plus souvent au sortir de l’ombre pour révéler un monde fantastique, disproportionné lui aussi ; vues en contreplongée, les tiges d’ombellifères sont à la fois graciles et magiques ; en contrejour, un arbre dangereusement penché symbolise à lui seul toute la parenté en menace d’écroulement ; à travers des fenêtres fermées une bicyclette et une trottinette
suspendues apparaissent comme des objets identifiés au monde de Peter Pan. Tout ce qui fait naturellement peur aux adultes, la nuit, les futaies obscures et touffues, les odieux présages qu’inspire la vue de la hulotte ou d’un grand-duc, participe d’une chaleureuse intimité enfouie comme des secrets de jeune fille au plus profond des songes.

Ces heureuses différences entre les deux photographes ne modifient rien à leur principe de cheminement photographique qui reste le même dans les deux cas : une discontinuité de détails, de paysages et de portraits qui composent une rhapsodie dont la trempe du bleu cyan assure une connexion mélodieuse. Sandrine Laroche et Marie Bienaimé réussissent à créer ensemble une archéologie de points de vue fascinés qui
défilent sous nos yeux comme une rêverie surgie des souvenirs.

Robert PUJADE

Marie Bienaimé https://www.mariebienaime.fr
Sandrine Larochehttp://sandrinelaroche.art.free.fr

Robert PUJADE – Photographies – Motifs et prétextes

du 25 septembre au 23 novembre 2018

Vernissage en présence de l’artiste mardi 25 septembre à 18h30 

 

Auteur de nombreux textes et ouvrages critiques sur la photographie, Robert Pujade propose sous le titre Photographies : Motifs et prétextes une exposition de ses réalisations personnelles relatives à différents genres photographiques. Destinées à accompagner sa recherche, ces images constituent les multiples expériences auxquelles se rattache son approche littéraire de la photographie. L’exposition ajoute à ces photographies des réflexions sous forme de commentaires : ils explorent, au fil des prises de vue, les relations étroites et complexes qui accordent, de façon parfois inattendue,
le désir de voir immédiat à la patience de l’acte d’écrire. 

” Sous ce titre je propose des images extraites pour la plupart d’un journal photographique que j’écris de façon plus ou moins régulière depuis quelques années. J’ai l’impression que je photographie beaucoup, presque quotidiennement, soit pour répondre à l’attirance fugitive du monde quand elle se présente à mes yeux, soit pour mettre en scène mon désir de voir face à un corps, un visage ou un lieu que je ne veux pas oublier.

“Je ne m’interroge pas sur le statut de cette pratique d’images, d’une part parce qu’il m’est indifférent de me dire que je suis photographe ou que je ne le suis pas, d’autre part parce que mes photographies ne sont assujetties à aucune règle propre aux genres photographiques auxquels leur sujet pourrait pourtant les ramener. Je fais mes prises de vue avec l’intention d’écrire, de façon plus déliée, ce que l’image prise n’a fait que balbutier.

“Cette manière d’opérer serait celle d’un dilettante si elle n’était pas assortie d’une méthode contraignante destinée à me repérer parmi les innombrables vues qui s’accumulent au fil des jours dans mes dossiers. Les classifications génériques ou thématiques sont pour moi inefficaces, car je ne reconnais pas mon intention de photographier dans des thèmes ou dans des genres. De même, la classification chronologique ne convient pas à mon projet d’écrire sur ces images qui esquissent des instants de vie volés au temps qui passe.

“Plus que de catégories, j’ai besoin de directions de recherche pour mon projet et, à cet égard, de titres qui m’enjoignent de revenir sur des émotions que j’ai éprouvées. Toutes les photos que je retiens ont un statut étrange : elles se présentent à ma vue comme des croquis d’images mentales, entre toutes latentes, parce qu’elles attendent, pour ainsi dire, que je m’intéresse à elles, que je me demande pourquoi je les ai prises. Aussi les titres que je donne à mes collections, quel que soit leur contenu, me mettent sur la voie du rapport complexe qui accorde le désir de voir immédiat de la prise de vue à la patience indispensable à l’acte d’écrire.

“J’ai pris le temps nécessaire pour pointer des récurrences, déterminer des intentionnalités de regard similaires dans des milliers de photos pour définir un ensemble de parcours qui forment un relevé de mes fascinations. A bien lire et revoir ces parcours, j’éprouve ce sentiment singulier de me reconnaître, mais aussi de faire connaissance avec moi-même. Je les considère donc comme l’expression d’un journal intime entièrement voué à ma dilection.

“L’exposition Motifs et prétextes montre les extraits de huit de ces parcours choisis parmi la cinquantaine qui le compose actuellement. “

Robert Pujade

_________________________________________________________________________________________Écritures

Dans le pays Hakka du Fujian en Chine, le rez-de-chaussée des Tulus (villages cylindriques) est réservé au culte des anciens. On y pénètre et on en sort en passant à côté d’un fenestron de briques qui dessine un labyrinthe. Selon les habitants de ces lieux, il s’agit d’un message de courtoisie écrit à l’intention des promeneurs. Ainsi crypté dans la géométrie d’un dédale, le message écrit n’est plus qu’un prétexte destiné à l’expression d’un vouloir dire plus énergique et plus imposant que le dire lui-même.
Rien ne me fascine plus que cette poétique susceptible de surgir ainsi de l’illisible. Dans les rues de tout pays, quand le temps et les intempéries, accélérant une dissolution du signifiant, attestent l’action d’un élan vers l’image, vers l’origine irrévélée des signes.

Des lieux pour écrire___________________________________________________________________________________

Je n’hésite pas à photographier mes lieux d’écriture pour retrouver plus tard ce que mes textes ne sauraient montrer, l’espace où ils sont nés et, dans cet espace, les émotions, les sentiments ou la détresse qu’ils accompagnèrent. Un matin de juin 2003, un grand chagrin me conduit au Café Lebowitz à Manhattan (NYC) où je m’installe, pour boire ce qu’il m’était le plus indifférent de boire, près d’une fenêtre ouverte sur Elizabeth St. Je note quelques idées sur mon carnet, commence à apprécier la tranquillité de ce site au croisement de rues encombrées. Je ne vois pas le temps passer. À midi, je commande un borchtch dont j’apprécie la saveur terreuse des betteraves, quand je n’avais plus goût à rien. Je me surprends à sourire en voyant circuler au milieu des stretch limousines, des camions et des scooters, un cycliste qui trimballe une grande partie de sa maison. La vie m’apparaît finalement très simple. J’ai écrit là les premières pages de mon livre Art et photographie.

À chaque photographie de ce parcours ne correspond pas une histoire, mais une partie de mon histoire, car plus que les ans, les textes sont la mesure de mon devenir, y compris ceux que je n’écrirai jamais, soit parce que la place inspiratrice était occupée par quelqu’un d’autre, ou vide mais sans que je puisse prendre le temps de m’y asseoir.

___________________________________________________________________________________________Seul le regard

 

Dans la presqu’île de Rügen, un homme est resté debout, torse nu, face à la mer Baltique, sans que rien ni personne ne vienne perturber sa stature. Peut-être y est-il encore. […]

 

Cet homme statufié, installé dans son seul désir de voir est pour moi une stèle dédiée à la pratique photographique où le regard est premier avant toutes choses à voir. Et cette pure compulsion du regard suffit à considérer la photographie comme une forme particulière de l’écriture automatique.

Aubes_____________________________________________________________________________________________________

 À l’aube, le corps aimé vibre d’une clarté douce et propice à la rêverie :
l’aventure, l’espoir, l’avenir sont à fleur de peau. Pendant ces moments crépusculaires, annonciateurs de lumière et de vie, j’ai réalisé la plupart de mes nombreuses photographies de nus. […]

Pour les nus pris en plein midi,
ils ne cessent de prolonger mon amitié avec Lucien Clergue

_________________________________________________________________________________________________ Postures

 

 

Anne, Perpignan, 2010
Cette photo prise certainement
pour écrire le mot « coïncidences »

 

Si les visages m’attirent, je ne me soumets pas volontiers à la technique encombrante du portrait en studio. Je préfère saisir des attitudes, volontaires ou non, remarquables par leur aspect peu naturel ou inhabituel. En fait, ce qui m’intéresse dans le regard que je porte sur autrui c’est une présence abruptement mystérieuse et sans contenance, au sens le plus ambigu de ce terme. […]


Minako

L’inconnue n’avait fait qu’une apparition fugace dans ma vie, dans un TGV qui me conduisait à Paris… Je recherchai dans mes souvenirs une ressemblance avec cette beauté…
Je suis resté longtemps sans regarder cette photographie, effrayé – je ne savais trop pourquoi – d’être confronté à une vérité que j’entrevoyais comme insupportable. Un soir cependant, j’ai osé et je n’ai plus aucun doute, c’est elle ! Elle que j’avais perdue de vue depuis 12 ans. Comment se fait-il que je l’aie oubliée ? Minako !…

Journal photographique, 2017 

 

Face à faces  ____________________________________________________________________________________________

Dans le parcours Face à Faces, j’ai l’habitude de colliger les photographies où je me retrouve face à moi-même, sans aucune intention d’autoportrait, celles où ma présence faiblement effacée compose un tout avec le décor alentour. La photographie de reflets y tient une grande part, car c’est une épreuve feuilletée où des plans dispersés dans la réalité se retrouvent fondus dans un cadre, créant parfois des rencontres accidentelles.
À Venise, devant la vitrine d’un restaurateur de tableaux, j’ai cadré une peinture représentant l’enfant Jésus instruisant les docteurs de la loi. Sa main droite est tendue vers le ciel, et la gauche, par un miracle imprévu, soutient le culot de ma pipe. L’un des docteurs pointe son index vers moi comme pour signaler une erreur de casting. […]

_________________________________________________________________________________ L’appel de la peinture


Saragosse, Musée Camon Aznar, 2013
À peine entré dans le hall du Musée Camon Aznar de Saragosse, la mise en scène de la photo du peintre Hermenegildo Anglada-Camarasa, posant tout près de la Sibille
qu’il avait peinte en 1903, m’a fait pressentir
que j’allais éprouver une révélation.l

 

De façon certaine, ce qui me pousse à interrompre le cours normal des choses pour déclencher l’obturateur de mon appareil photo, c’est l’appel du singulier et non pas sa recherche. […] Or, le plus souvent, la singularité se manifeste à mes yeux quand je perçois une similitude entre la réalité et la peinture, comme ce fut le cas à l’hôtel du Nord de Corte où la muse qui m’inspirait rejoignait dans ma mémoire certaine Vénus du Titien. […]
Les dégoulinures de peinture, les affiches lacérées renvoient elles aussi facilement à des représentations abstraites de l’art moderne pourvu qu’on en isole quelques traits essentiels.
Et cela dans tous les pays du monde.
L’appel déroutant et imprévisible de la peinture me donne le sentiment d’être partout chez moi.

Venise, 2015. Rencontre avec Van Eyck

[…] Ou inversement quand la peinture est interpelée par la rue, comme dans cette parodie de Van Eyck
dessinée à la 6, 4, 2 sur un mur de Venise
et légendée Arnolfini portrait. […]

 

 

 

 

En passant…  ___________________________________________________________________________________________

 Las Vegas, 2015

Quand je regarde mes photographies de voyage, je recherche en priorité celles que j’ai faites en passant, sans m’arrêter, pour sauver quelques impressions ressenties à la sauvette. Dans ce parcours, se dégage une prédilection pour des désordres esthétiques : cadrages tronqués, millefeuille des plans, posture basculée ou dégingandée de piétons. Ces vues, qui peuvent paraître indésirables, retentissent en moi comme des vibrations ou mieux encore, quand je les revois, comme des signes de vie.

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Christophe BOULARD – Mémoire en paysages

du 5 juin au 24 juillet 2018

Vernissage en présence de l’artiste jeudi 7 juin  à 18h30 

Si le paysage, considéré du seul point de vue géographique, est incontestablement
lié à l’histoire des territoires, et ainsi porte en lui une dimension mémorielle,
qu’en est-il du paysage, objet artistique ?
Au-delà de la matérialité du paysage, il semble bien que ce qui lui donne sa
dimension esthétique, affective, soit avant tout la manière dont on le perçoit.
Cette perception est très certainement modifiée par la connaissance
que nous avons de l’histoire du lieu.
Ainsi, chaque regard sensible, et celui de l’artiste plus qu’un autre,
est à même de réinventer constamment ce « paysage ».

MÉMOIRE EN PAYSAGES

Les paysages de la Meuse qui entourent Verdun sont devenus une réserve historique dotée d’une signalétique pour le tourisme de guerre qui s’est développé très tôt, comme en témoignent les guides illustrés Michelin des champs de bataille (1917-1921). Dans l’un de ces guides, on peut lire : Une ruine est plus émouvante lorsqu’on en connaît l’origine, tel paysage qui paraît terne à l’œil non averti se transforme par le souvenir des luttes qui s’y sont livrées.[1] Cette remarque, destinée à favoriser l’achat du guide illustré de nombreuses photographies, oppose à l’aspect insignifiant des lieux la mémoire des événements récapitulés dans le livre, comme si le sens de la visite consistait
à investir ce que l’on voit par de l’invisible que l’on sait.


La démarche photographique de Christophe Boulard se construit à l’inverse de ces allégations puisque son intention, fortement marquée par le titre de sa série Mémoire en paysages, est de saisir, à partir de sa considération des lieux, la survivance d’une époque infernale, moins à travers des vestiges, des épaves ou des ruines que par les variations de la lumière dramatisée par l’usage de la photographie en noir et blanc. Le choix des cadrages permet ainsi de confronter le doux nuancier du gris des nuages au chatoiement obscur des sols ravinés en premier plan et des arbres calcinés par un effet de contrejour.

Dans chacune de ces photographies sans titre, sans repère de localisation, le passé de Verdun refait surface, tapi sous les hautes futaies : le relief dénivelé par les bombes, les grenades, les millions d’obus et les mines a modifié les cotes géologiques d’avant-guerre et les sols ne sont plus que de vastes étendues houleuses de végétation, fracturées par des ravins, démantelées par des replis, interrompues par des crevasses.

C’est au milieu de cette dévastation aujourd’hui dissimulée que des histoires de tranchées ressurgissent : la gale, la dysenterie, les morpions, le tétanos comme des faits banals de la vie quotidienne ou de permanentes menaces. La peur panique, celle qui rend possible les trahisons spontanées comme les actes d’héroïsme fulgurants, dont Alain disait : L’universelle peur n’explique rien d’une guerre[2]. Et dans cet univers d’immondices, de souffrances et de déflagrations, les liens d’amitié qui se créent, même parfois avec les tranchées ennemies comme un défi à l’horreur et à la mort imminente. On se cherche bien encore des trucs et des excuses pour rester là avec eux les copains, mais la mort est là aussi elle, puante, à côté de vous, tout le temps à présent et moins mystérieuse qu’une belote, écrivait Céline dans le Voyage au bout de la nuit.

Les souvenirs de l’Enfer, pour reprendre l’expression d’Henri Barbusse, reviennent d’eux-mêmes à la vue des photographies de Christophe Boulard qui construit sa série à la façon d’un paysagiste méticuleux. Ce retour de mémoire s’explique sans doute par la sensation de paix et de silence qu’une savante concordance de tonalités de gris instaure, dans un fort contraste, autour de sombres sous-bois, de terrains accidentés, rudes et irréguliers. Cette poétique du paysage est une création éminemment photographique.

Robert Pujade

[1] Guide Michelin des champs de bataille, 1919, p.2.
[2] Alain, Souvenir de guerre, in Les Passions et la sagesse, éd. Pléiade, p. 448.

Collectif Parallèle – Correspondances

du 13 mars au 20 avril 2018

Vernissage en présence des artistes mardi 13 mars

 – à 18h00 à l’Enssib
– à 18h30 à la Galerie Domus

Café photo le jeudi 5 avril à 12h45 : Rencontre avec les artistes à la Galerie Domus
Dans le cadre des JACES (Journées des Arts et de la Culture dans l’Enseignement Supérieur)


Collisions © Arnaud Brihay

Collectif Parallèle

Laure Abouaf / Melania Avanzato / Arnaud Brihay /
David Duchon-Doris / Zacharie Gaudrillot-Roy / Benjamin Lorieau

CORRESPONDANCES
Possibilités de l’ailleurs

Les générations voyageuses, enfants du tourisme globalisé, d’une société
de loisir de masse comme jamais dans l’histoire des civilisations, d’une industrie du confort et de l’image, se meuvent dans un monde spectaculaire greffé de prothèses fabriquées et adaptées pour recevoir des nuées d’yeux avides, de fantasmes prémâchés, organisé pour voir, saisir, et partir. Ces générations ne sont plus dupes de l’exotisme,
de ce qui s’achète et de ce qui n’est pas à vendre. Alors pourquoi partir ? Qu’est
devenu le voyage ? Que reste-t-il à découvrir ? Qu’est-ce que les réseaux sociaux,
la mise en scène de soi, l’hyper connexion, ont fait de cette pulsion qui a poussé Ulysse loin d’Ithaque et Kerouac et ses anges vagabonds sur la route ?

De ce supplément d’âme que Bachelard appelait volontiers le 7ème sens il ne pourrait rester que des formes aliénées, de repos et de distractions dans des espaces prévus à cet effet.
Pourtant il existe encore des possibilités d’ailleurs : dans les entretemps suspendus du grand dehors   entre attachement et arrachement, nous espérons percevoir, éprouver cette sensation d’impermanence. être un étranger à l’autre, un étranger à soi-même.

C’est dans ces interstices fragiles que s’exprime le collectif. En définitive, c’est ce déplacement, la nécessité de ce détour par une terre étrangère qui nous permet d’accéder à un territoire intime, à une sensation d’exil : dans ce Voyage, c’est l’inconscient qui est en jeu, la rencontre d’une banalité inédite, la plongée dans un exil provisoire et maîtrisé nous permet de pénétrer l’énigme d’un exil à soi-même, eine andere Schauplatz, d’une autre scène, habituellement hors de portée de notre regard.

Je pense là où je ne suis pas, je suis là où je ne pense pas .* Correspondances propose un double déplacement où les territoires de chaque photographe se découvrent et se recomposent sur une nouvelle page blanche pour se fondre dans une nouvelle entité : celle du collectif, un langage polyphonique qui trouve ses harmonies en échos lointains.

Melania Avanzato

* LACAN, Jacques. Écrits. Paris : Éd. du Seuil, 1995.



AMERICAN WEST
David DUCHON-DORIS

” De la démesure à l’excès, ou comment une terre utilisée à outrance (exploitation du bois, du pétrole), laisse place à des villes sinistrées car le territoire n’a plus rien à offrir “.
Virginie Baro


HÔTEL PARALLÈLE
Zacharie GAUDRILLOT-ROY

Il va se passer quelque chose c’est certain, une prévision inattendue venue du ciel. Les scintillements d’une lumière blafarde pour le moins étrange s’affolent soudain pour laisser entrevoir les petits sapins dessinés sur la tapisserie bon marché.


CARNETS D’AUTOMNE
Melania AVANZATO

Ces lumières en angle droit semblaient
lui parler une langue familière,
et le sentiment de ne pas être étranger à la foule grouillante l’envahit peu à peu avec
une absurde nostalgie.


PERSISTANCES
Benjamin LORIEAU

Le regard s’arrête sur de calmes prémonitions,
il prend le temps,
il saisit le cadre à peine mouvant, et propose une pause qui fait sentir tout le poids de son passage,
éphémère, dans une image figée et vibrante comme une persistance rétinienne.


DES LIEUX-PARENTHÈSES
Laure ABOUAF


Nous sommes voyageurs, ballottés par l’espace et le temps,
habités de ces multiples séquences ” d’un présent immolé par l’avenir “.


COLLISIONS
Arnaud BRIHAY

Ici et maintenant
comme la-bas et maintenant
se mêlent et inscrivent mon chemin.

Et partout devient mon chez-moi…


Laure Abouaf / Melania Avanzato / Arnaud Brihay /
David Duchon-Doris / Zacharie Gaudrillot-Roy / Benjamin Lorieau