Pascal MICHALON

Maître de conférences à l’Université Claude Bernard Lyon 1,
Pascal Michalon est titulaire d’un Doctorat de Biochimie et d’une Licence en Histoire de l’Art.
Initiateur de nombreuses manifestations dédiées à la photogaphie (expositions, conférences…), il fonde la Galerie DOMUS dans les années 2000, sur le campus de La Doua.
Son implication marquée dans la vie culturelle de l’établissement le conduira à devenir
Chargé de Mission aux Affaires Culturelles de cette université à vocation scientifique,
pendant quatre années (2003 à 2007).

La Collection 16 1/2, comptant à ce jour trente numéros, plus deux hors séries, a été crée à son initiative : catalogues des expositions de la Galerie, monographies publiées en collaboration avec des auteurs et des galeristes et consacrées à des travaux marquants en photographie
contemporaine.

Parallèlement à ses fonctions universitaires il est engagé dans une activité d’auteur
photographe. Son travail s’articule, dans un concept de série, autour de l’architecture
et du paysage. Ses images témoignent de la mutation des zones urbaines et péri-urbaines et
interrogent sur la présence et la trace de l’humain dans le paysage.

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Campus [ hors saison ]

Souvent j’ai eu le sentiment de ne photographier que des décors de cinéma en attente du retour des acteurs. Est-ce dû à mon admiration pour ceux qu’Alexandre Trauner a réalisés avec talent que je photographie ces paysages vides ? Je ne sais pas, c’est possible. Il me semble cependant que c’est dans ces instants dénués de nécessité que les lieux, dans leur paisible vacuité, s’offrent à nous et laissent plus volontiers transparaître leurs fonctionnements intimes.

Aujourd’hui, après avoir sillonné le littoral hivernal délaissé par les estivants (La Plage) et traversé la tristesse dominicale des sites industriels (Lovely Sundays), voici la quête de mes nouvelles pérégrinations, puisée cette fois-ci, sur un campus universitaire [hors saison].

L’Université Lyon 1 a joué et joue encore un grand rôle dans mon existence. J’ai souffert sur ce campus triste, gris et déshumanisé lors de mes études en me promettant de ne jamais y remettre les pieds une fois celles-ci terminées. Le destin en a voulu autrement puisque j’y suis revenu en tant qu’enseignant. Au fil du temps et des rencontres je me suis investi dans l’action culturelle et sociale pour essayer (modestement) de mêler les sciences et l’art et d’ouvrir ce monde universitaire, trop monolithique à mon avis, vers d’autres horizons[1].

Avec cette série de photographies c’est une visite du campus scientifique de l’Université Lyon 1 que je propose, une balade détournée dans cet univers à l’apparence bien terne. Parfois, certaines images, miroir d’une morosité ambiante, semblent ne renvoyer qu’un reflet du manque chronique de moyens de l’Enseignement Supérieur. D’autres, plus optimistes, dévoilent que ce « Grand Corps Négligé » possède toujours un potentiel surprenant. C’est cette singulière capacité de résilience qui lui permet de traverser tant bien que mal les épreuves du temps et celles imposées par la pénurie.

Un peu d’histoire 

« Lyon n’a pas le lustre d’un long passé universitaire et le Moyen-Age ne lui a pas légué la gloire d’une Sorbonne ni les titres de noblesse scientifique qui font l’orgueil de Montpellier, Oxford ou Salamanque. [2]». Cette phrase résume bien le besoin de reconnaissance de la jeune Université Claude Bernard Lyon 1. Celle-ci a été créée par décret en décembre 1970 et est éclatée sur plusieurs sites dont le principal demeure le Campus de la Doua[3] à Villeurbanne.

Ce dernier a été inauguré en 1957, avec l’implantation de l’Institut National des Sciences Appliquées de Lyon (INSA Lyon), sur un ancien camp militaire. La faculté des Sciences de l’université de Lyon n’arrivera qu’en 1963 à la place de l’ancien hippodrome. Ces deux établissements universitaires ont été ordonnancés par le même architecte, Jacques Perrin- Fayolle[4], Grand Prix de Rome en 1950.

L’histoire a mal commencé car ce campus, coincé entre la digue du Grand Camp et les quartiers populaires, n’a jamais été pensé comme un véritable quartier de Villeurbanne. Grand, clôturé, difficile d’accès, mal desservi par les transports en commun il est rapidement devenu une zone grise ignorée de la cité. Dès le début une coupure s’est dessinée entre l’école d’ingénieurs et l’université et l’on peut aujourd’hui se demander si c’est vraiment le même architecte qui les a conçues. Ainsi, à l’opposé de l’INSA, structure primitive équilibrée autour du bâtiment des Humanités, la Faculté des Sciences s’articule, elle, sur une immense perspective aux résonances staliniennes formée par deux longs bâtiments d’enseignement qui dirigent le visiteur jusqu’à la Bibliothèque Universitaire. Cette dernière, construite sur un petit monticule comme une forteresse du savoir, domine le paysage : c’est le point central du campus qui paradoxalement l’unifie et le partage…

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Visite guidée 

A une époque où le béton était roi on n’a pas lésiné sur la matière première. Les bâtiments de recherche, rangés perpendiculairement aux bâtiments d’enseignement,  semblent avoir subi un obsédant clonage modulaire. Ici, c’est le Royaume de l’Orthogonal. Des passerelles, que ne renierait pas le milieu carcéral, permettent de joindre bâtiments de recherche et d’enseignement. Nous sommes dans un monde gris et étouffant où le regard du surveillant est remplacé par la vigilance conjointe de l’instruction et du savoir.

A cet agencement initial un autre rythme est donné par la verticalité des poteaux qui sont ici bien plus nombreux que les arbres et certains d’entre eux, dans une inclinaison subtile, semblent oublier leur mâle apparence pour parfois finir à terre. Seule cette signalétique défaillante apporte une pointe de couleur dans la grisaille. Quelques constructions de cette époque pionnière offrent cependant de belles surprises en évoquant pour certaines les petits temples égyptiens et pour d’autres les pagodes chinoises. Les formes limuliennes de quelques abat-jour bien cachés, les passages couverts de tôles d’une légèreté quasi japonaise ou les ailes métalliques d’un abri à vélo sont aussi des merveilles d’efficacité et d’agencement urbain.

Le temps a passé et, depuis cette époque bénie des Trente Glorieuses, de nouveaux bâtiments sont venus perturber cet ordonnancement initial. Hangars métalliques, bâtiments aux toitures en vaguelettes, amphithéâtre au carrelage de salle de bain, immeuble de style néo-Le Corbusier, étrave de navire échoué… Toutes ces étrangetés architecturales sont arrivées en fonction des besoins pédagogiques et/ou des caprices esthétiques de décideurs mal conseillés[5].

Un petit square, respiration de verdure au sein de cette immensité de béton, apporte un peu de fraîcheur et de souplesse organique. Les peupliers sont là pour rappeler le passé marécageux des lieux et les pelouses moutonnantes feraient presque croire que l’horizon n’est pas plat. En dehors de cet ilot, la nature est limitée à sa plus simple expression : quelques pelouses râpées soulignées par une mince bordure de béton. Il faut y ajouter aussi, dans une périphérie avérée, les installations sportives qui, pour s’adapter à notre monde voué au culte du corps et de l’apparence, ont été largement rénovées et enrichies. Elles permettent aux « apprenants » de migrer dans une transhumance quotidienne vers des édens qui les libèrent temporairement de leurs studieux enfermements.

En cette fin de saison la présence des étudiants subsiste en filigrane. Il reste les  vestiges d’un affichage sauvage qui colonise encore les murs ; il y a aussi quelques cadavres de bouteilles et des papiers gras, qui traînent par-ci par-là, souvenirs de fêtes improvisées. Ces esprits-là sont plus bordéliques et fêtards que véritablement rebelles. Néanmoins, ils laissent planer un doute sur la filiation d’un temps passé qui ne serait pas tout à fait mort. Ces affiches, ainsi que des graffitis gentiment subversifs, apparaissent là où on ne les attend pas ; ils sont comme les mauvaises herbes qui surgissent entre les dalles du pavement, symboles d’une vie qui résiste et ne va jamais aussi droit qu’on le souhaite…

Trouver sa place, un défi ?

L’Université Lyon 1, dernier arrivant, a longtemps souffert (et souffre encore…) d’un complexe de personnalité par rapport à son voisin l’INSA. Mais il faut bien noter que l’université, à la différence de structures « plus prestigieuses » où la sélection est la règle (Grandes Ecoles, Ecoles d’ingénieurs…), reste et restera toujours un vaste chantier. Elle est obligée de s’adapter et d’absorber les flux d’étudiants, qui sont là par choix ou souvent par dépit. Il faut bien caser les quelque 85% de néo-bacheliers annuels et laisser espérer à certains qu’ils pourront obtenir un diplôme ou une formation. L’Université est la zone tampon qui « lisse » les statistiques d’après bac et de Pôle Emploi en évitant un afflux massif de jeunes gens sur le marché du travail. Malheureusement il ne s’agit pour certains que de reculer pour mieux couler car, dans cet univers ou l’autonomie est de mise, ils seront inexorablement noyés dès les premiers jours. Et puis, on ne peut pas, sans cesse, diminuer le niveau d’exigence pour satisfaire des statistiques rectorales…

Ainsi un campus universitaire (à plus forte raison un campus scientifique qui doit s’adapter aux exigences continuelles de la recherche) ne sera jamais beau, jamais terminé. On trouvera toujours des panneaux, des plots en béton, des échafaudages et des grilles de chantier. Tout ce matériel à la fois éphémère et persistant – comme le sont les bâtiments préfabriqués (sparadrap génial du patrimoine universitaire) – rappelle la précarité et le manque chronique de moyens. Mais il dit aussi que l’université est un monde qui vit, qui lutte contre l’appauvrissement des savoirs, qui doit tirer parti de tout pour accueillir ceux qui le demandent et que la pénurie est aussi la source d’un processus qui force la réflexion sans fausse humilité.

Constat impitoyable : cette université n’est pas belle, reste froide et impersonnelle avec des lieux d’une tristesse affligeante où il est toujours difficile de trouver sa route. Cependant il faut se rappeler le chemin parcouru et les efforts qui ont été faits depuis vingt ans. Ainsi, l’arrivée du tramway au début du XXIème siècle, la suppression des barrières, la rénovation d’une partie des installations sportives ont commencé à humaniser le campus en le restructurant et en l’ouvrant sur l’extérieur et il ne faut pas oublier non plus que beaucoup d’efforts ont été déployés pour l’accueil des étudiants et leur bien être[6].

Ce sont là les prémices de grands changements car dans quelques années (en 2020 si tout va bien…) l’Université Lyon 1 devrait avoir un autre visage[7]. En effet, une kyrielle de travaux devrait créer un campus de « Haute Qualité Environnementale » appelé à devenir une référence mondiale en matière de technologies vertes avec des systèmes de chauffage fonctionnant aux énergies renouvelables et des installations pour la récupération des eaux de pluie[8]. La mise en place de modes de transports doux est actée – même si la place de la voiture risque d’être aussi importante – et les piétons seront invités à profiter de grands espaces de verdure.

Le temps qui passe donnera sa patine et ses lettres de noblesse à l’Université Lyon 1 mais il reste certain qu’au cœur de ce dispositif innovant l’accueil des usagers, la qualité de la formation et le dynamisme de l’institution seront déterminants. Alors ce campus du futur, s’il est réussi, pourra devenir un modèle que l’on visitera comme certaines de ces universités américaines célèbres dont l’urbanisation a été confiée il y a longtemps déjà à des architectes de renom.

Demain…

Ces photographies proposent l’état des lieux d’une université à la croisée des chemins. Je pense qu’elles deviendront des éléments d’archives et que ce travail de mémoire et de narration visuelle montrera ce qui reste et ce qui résiste au fil du temps. Images jaunies du passé, dernière mémoire juste avant la grande mutation techno-sociologique, elles continueront d’évoquer ce qu’étaient les campus universitaires français au début des années 2000.

Utopie ou réalité ? Gageons que ce campus-là offrira un cadre idyllique avec une nature omniprésente, que les enseignants et chercheurs travailleront dans de nouveaux bâtiments « high-tech » avec des labos ultra connectés et que les étudiants ne voudront plus quitter une université qui les bichonnera, rendant ainsi jaloux les élèves des grandes écoles !

Rêvons un peu car l’université qui se doit d’enseigner la raison critique à chacun peut aussi devenir, avec les moyens nécessaires, un lieu de création et de liberté qui offrira la concrétisation des rêves de beaucoup.

Pascal Michalon

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[1] Millénaire 3. Interview réalisé par Caroline Januel – 01/04/2009.  http://www.millenaire3.com/interview/le-service-culturel-de-l-universite-lyon-1.-un-bel-exemple-de-rencontre-des-arts-et-des-sciences

[2] http://www.univ-lyon1.fr/universite/histoire-de-l-universite-claude-bernard-lyon-1-760298.kjsp

[3] Notice Historique : le paysage dans les campus. Laboratoire de recherche de l’Ecole du Paysage. – Bernadette Blanchon – Sonia Keravel – Caroline Alder – Angèle Denoyelle,  PUCA – Ministère de l’écologie et du développement durable. Septembre 2012.

[4] https://fr.wikipedia.org/wiki/Jacques_Perrin-Fayolle

[5] A la décharge de ces derniers il faut rappeler que nombre de ces constructions ont été pensées dans l’urgence au gré des financements institutionnels.

[6] Apparemment le résultat a été quelque peu probant puisque la politique sociale et culturelle de l’Université Lyon 1 a été reconnue comme l’une des plus performantes sur le territoire national – Enquête Vie Universitaire/ Nouvel Observateur en 2003.

[7] http://www.letudiant.fr/educpros/actualite/plan-campus-lyon-entre-enfin-en-phase-operationnelle.html

[8] http://projets-architecte-urbanisme.fr/universite-lyon-tech-eco-campus-villeurbannes/